Category: Livres,Folio,Séries Folio
Aurélien (Folio t. 1750) Details
"La seule chose qu'il aima d'elle tout de suite, ce fut la voix. Une voix de contralto chaude, profonde, nocturne. Aussi mystérieuse que les yeux de biche sous cette chevelure d'institutrice. Bérénice parlait avec une certaine lenteur. Avec de brusques emballements, vite réprimés qu'accompagnaient des lueurs dans les yeux comme des feux d'onyx. Puis soudain, il semblait, très vite, que la jeune femme eût le sentiment de s'être trahie, les coins de sa bouche s'abaissaient, les lèvres devenaient tremblantes, enfin tout cela s'achevait par un sourire, et la phrase commencée s'interrompait, laissant à un geste gauche de la main le soin de terminer une pensée audacieuse, dont tout dans ce maintien s'excusait maintenant."

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Aurélien / Louis Aragon « La première fois qu??Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin .Il n??aima pas comment elle était habillée. » Ainsi commence ce roman de 700 pages dont l??action se passe pour l??essentiel à Paris dans une ambiance artistique au début des années 20, juste deux ans après une guerre dont Aurélien Leurtillois ne s??est jamais remis. Il faut dire que celle-ci l??avait pris avant même qu??il eût vécu. Aujourd??hui âgé de 32 ans, rentier suite à la mort accidentelle de ses parents et à l??héritage en résultant, il considérait que sa vie n??avait pas commencé, lui qui ne savait que flâner dés?uvré, sans perspectives et sans projet. Noctambule, fidèlement servi à son appartement de l???le Saint-Louis pour les tâches domestiques par Mme Duvigne, il aimait à traîner dans ces lieux de lumières où la vie ne s??éteint jamais, quand les autres sont endormis. Après avoir étudié autrefois le droit, il n??avait pas rejoint cet avocat qui l??avait pris sous son aile. Il promenait avec lui sa guerre comme une plaie secrète. Autrefois, le couple de ses parents toujours en dispute l??avait par la suite dissuadé d??établir une liaison sérieuse avec une femme. Le mot ménage prenait toujours un goût amer dans sa bouche malgré tous les efforts de sa s?ur Armandine pour le marier, elle mariée jeune qui s??était jetée dans les bras de Jacques Debrest qui depuis longtemps dirigeait l??usine du père Leurtillois. Pour Aurélien, une femme pour un homme, c??était d??abord un miroir, ensuite un piège ! Un monde de complications ! « Aurélien n??aimait que les brunes et Bérénice était blonde, d??un blond éteint. Il aimait les femmes longues à sa semblance, elle était petite sans avoir cet air enfant que cela donne parfois. » Mais comment donc Aurélien a ??t-il pu rencontrer cette femme et l??aimer, une Bérénice dont cependant il aime la voix tout de suite, « une voix de contralto chaude, profonde, nocturne ». C??est par l??entremise de son ami ancien camarade de front Edmond Barbentane, marié à une certaine Blanchette fortunée, père de deux fillettes, un homme un peu cynique à la carrière rapide et brillante dans les affaires, aux goûts de luxe affirmés, qu??il fit la connaissance de Bérénice, la provinciale cousine d??Edmond mariée à Lucien Morel, un pharmacien du Sud-ouest, un imbécile selon Edmond. Aurélien plaisait aux femmes en général, mais il n??avait jamais fait les quelques gestes qui retiennent une femme. Les femmes ne supportaient pas cette inattention respectueuse qu??il leur portait. Au cours d??une soirée chez Mary de Perseval qui souhaite aussi lui faire rencontrer des femmes avec quelques arrières pensées, Aurélien finalement jette son dévolu sur Mary dans un petit hôtel voisin. Bérénice pendant ce temps libre comme l??air et le vent parcourt Paris en tout sens avide de découverte et de sensations nouvelles. Un très beau chapitre à travers les rues de Paris. ?galement un très beau début de chapitre X avec des variations sur le thème du gris. De soirées en soirées, Aurélien rencontre Rose Melrose chaperonnée par son médecin de mari aux petits soins pour elle, le Dr Jacques Dec?ur. Il n??est pas insensible à son charme quoiqu??elle ne soit plus de première jeunesse. Pendant ce temps Bérénice est courtisée par le jeune poète Paul Denis, cependant qu??Aurélien veille?mais ne sait pas que Blanchette est amoureuse de lui depuis qu??Edmond la lui a jeté dans les bras pour avoir les coudées franches dans ses sports favoris, la galanterie et la séduction, avec Rose notamment. Tout ce petit monde de la nuit se livre à un chassé-croisé dans la conquête de la femme à séduire tant en soirées privées qu??au vernissage de minuit des ?uvres contestées de Zamora, peintre peut-être sud-américain, un chapitre XL décrivant magnifiquement ce genre de soirées au cours desquelles tout se joue sauf l??avenir des ?uvres d??art. Aurélien se voit enfin accordée une danse par Bérénice : c??est alors que l??alchimie s??opère et? « elle ferma les yeux. Se penchant sur elle, il la vit pour la première fois. Il régnait sur son visage un sourire de sommeil, vague, irréel, suivant une image intérieure?Portée par la mélodie, abandonnée à son danseur, elle avait enfin son vrai visage, sa bouche enfantine?Aurélien se répéta qu??il n??avait encore jamais vu cette femme qui venait d??apparaître? » Aurélien se sent vaincu par un sentiment qu??il n??a jamais connu. Et tandis qu??il fantasme à la piscine municipale, il imagine « Bérénice mêlée à la caresse de l??eau, à la souplesse de la nage, à cette intimité solitaire de son corps nu, à cette paresse jointe à l??effort, à toute la merveille de la rêverie et du mouvement? Un bouleversement total, une agitation intérieure. L??amour. L??étrange nouveauté de ce mot lui serrait le c?ur? Elle était celle qu??il avait toujours attendue, sans le savoir, celle à qui pour la première fois de sa vie, il dirait « Je vous aime »?Il perdait pied. Jamais il n??avait été si désarmé devant une femme?Au fond, le siècle d??Aurélien s??écrit en deux mots : il y avait eu la guerre, et il y avait Bérénice. » La suite est un long chemin semé d??embuches quand se mêlent incompréhension et incommunicabilité. Bérénice revoit Paul Denis le jeune poète. Aurélien se console avec Simone du Lulli??s bar? L??affrontement entre Aurélien et Paul semble inéluctable. Aurélien et Bérénice n??auraient-ils pas placé leur amour trop haut, « n??ont-ils pas eu trop fort l??orgueil de cet amour, pour accepter qu??il se survécût de concessions, d??oublis, au rabais. » On a souvent dit au sujet de ce roman que le personnage d??Aurélien, c??était Aragon lui-même et lui même a souvent dit que c??était Drieu La Rochelle, un ami de sa prime jeunesse. Plus tard, Aragon a estimé qu??Aurélien n??était ni l??un ni l??autre, mais davantage une situation plutôt qu??un personnage. Il est l??ancien combattant de la guerre 14/18 qui revenu du combat ne retrouve pas sa place dans la société. Aurélien est certes un roman d??amour, mais c??est encore plus un roman sur l??amour et ses variations et ses obstacles, l??amour dans tous ses états. Un roman plutôt pessimiste et sombre avec quelques périodes de bonheur pour chacun des personnages. Il semble fonder comme un principe l??impossibilité de la formation du couple en raison du fait que contrairement à l??homme, la femme a une certaine continuité de pensée quelque soit les événements. Il montre également les ravages que peut provoquer la passion. C??est aussi une peinture des m?urs d??une époque et l??on croise tour à tour Cocteau, Monet, Picasso ou Tristan Tzara dans des soirées ou des événements culturels.En conclusion, un très beau roman de Louis Aragon, un très grand écrivain, au merveilleux style plein de poésie et de nostalgie, qui nous rappelle qu??il écrivit aussi qu?? « il n?? y a pas d??amour heureux ». On ne sort pas indemne de cette lecture. Un chef d???uvre éternel.


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